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Quand l’autre réagit mal
Par Jean Garneau, psychologue

Cet article est tiré du magazine électronique
" La lettre du psy"
Volume 2, No 9: Septembre 1998



Résumé de l'article

Comment agir avec la personne qui réagit mal à notre expression? Que faire si l'autre nous en veut, nous ignore, nous fuit, nous blâme, nous ridiculise ou nous méprise? Que faire si l'autre est trop susceptible, comprend mal, boude, se plaint à d'autres? Une bonne compréhension des phénomènes émotifs interpersonnels permet souvent de trouver des solutions harmonieuses.

Cet article fait suite à deux articles portant sur la place des émotions au travail: Cependant, il s'applique tout autant dans les autres domaines de notre vie. Il porte sur les façons de tenir compte des réactions de notre entourage lorsque nous laissons plus de place à l'expression de nos émotions.


Table des matières
    A- Introduction
    B- L’expression qui blesse
    1. L’expression excessive
    2. L’expression polarisée
    3. Le point sensible
    C- L’expression qui provoque la guerre
    1. La contre-attaque
    2. La guérilla psychologique
    3. La rupture
    D- Conclusion

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A- Introduction


Très souvent, les gens estiment que les émotions n’ont pas leur place dans le milieu de travail. Même ceux qui reconnaissent que les émotions font partie de la vie au travail ont souvent tendance à s’empêcher de les exprimer. La plupart du temps, ce sont les conséquences qui motivent cette retenue: qu’est-ce que les collègues vont penser, comment vont-ils réagir, que faire devant ces réactions ? Ces inquiétudes sont au coeur du silence émotionnel qui afflige trop souvent les relations entre collègues de travail.

Mais ce n’est pas parce que l’autre risque de réagir à notre expression qu’il faut nous neutraliser. Au contraire, ces réactions sont le plus souvent des sources de vitalité pour nos relations. Il suffit de bien comprendre ce qui se passe réellement pour apercevoir de meilleures façons de s’impliquer dans ces échanges riches de vie. C’est le but de cet article: fournir des repères qui permettront de mieux vous y retrouver et de mieux naviguer dans les eaux agitées du contact émotionnel.

Quand nous disons que l’autre réagit mal, c’est habituellement parce qu’il est peiné ou choqué par notre action. Dans le premier cas, notre expression l’a blessé d’une façon qui dépasse nos intentions réelles. Nous regrettons d’avoir provoqué cette blessure. Dans l’autre cas, notre expression a provoqué chez lui une agressivité qui l’amène à contre- attaquer. Nous sommes victimes de représailles que nous ne croyons pas mériter. Ce sont ces deux genres de situation que nous examinerons ici. Nous les étudierons de deux points de vue: les dimensions de notre expression qui sont à l’origine de ces réactions et nos possibilités d’y faire face d’une façon qui contribue au développement de la relation.

Il ne faut pas oublier cependant que ces réactions sont parfois justifiées. La personne est blessée parce que nous voulions lui faire mal. Ou encore, la personne est fâchée et répond à une agression réelle et volontaire. Dans ces cas, on ne peut dire que l’autre "réagit mal" car sa réaction correspond à une réponse adéquate devant nos gestes. C’est alors notre relation avec cette personne qui est défectueuse; notre expression blessante ou belliqueuse est la manifestation d’un problème réel. Celui-ci peut être général ou particulier à notre relation avec cette personne. Il faudra un autre article pour traiter de ces "joutes interpersonnelles" et des façons d’y trouver des solutions.

Pour les cas où la réaction négative de l’autre ne correspond pas à nos intentions véritables, les solutions sont plus faciles à trouver. Comme toujours dans les relations interpersonnelles, il n’y a pas de remède miracle. Rien ne garantit que nous pourrons toujours trouver des solutions harmonieuses, mais il est possible de faire beaucoup pour s’aider.



B- L’expression qui blesse


Dans cette première partie, nous examinerons comment nous pouvons blesser l’autre sans le vouloir. Ceci nous permettra de mieux comprendre pourquoi l’autre "réagit mal", comment nous pouvons éviter que notre expression donne un tel résultat et comment on peut limiter les dégâts lorsque le mal est déjà fait.

Il faut d’abord comprendre qu’à partir du moment où l’autre est réellement blessé, nos intentions initiales n’ont plus tellement d’importance. C’est la situation actuelle qui compte et c’est avec elle qu’il faut composer. Cependant, avec l’expérience, nous pouvons apprendre à choisir nos façons d’agir pour prévenir les blessures accidentelles. C’est pourquoi nous examinerons ici les trois principales façons dont notre expression peut être blessante, même lorsque nous ne le voulons pas.


1- L’expression excessive

    Robert est le meilleur ami de Michel. Ils aiment faire du sport ensemble, manger un bon repas et, par dessus tout, discuter de toutes sortes de sujets qui les intéressent. Tous deux ont une grande estime de l’autre. Pourtant, il arrive souvent que Michel traite Robert de tous les noms et que leurs discussions finissent sur un malaise où les deux copains se regardent en ennemis. Comment est-ce possible?
Cet exemple est probablement familier à la plupart d’entre nous. Il nous arrive parfois d’être ce Michel, même avec les personnes que nous aimons le plus. Quelques minutes ou quelques heures plus tard, nous regrettons nos paroles excessives et nous ne savons plus trop comment renouer la relation. Mais quelle mouche nous a piqué pour agir ainsi?

La plupart du temps, ce sont les raisons suivantes qui nous amènent à agir ainsi, et très souvent elles se combinent ensemble. Ces deux raisons sont (a) l’impression de ne pas être entendu et (b) la perte de nos indices internes d’adaptation.

    a) amplifier le message pour le faire entendre
Lorsque notre expression devient exagérée, excessive, lorsque nous commençons à “charrier”, c’est souvent parce que nous avons l’impression de ne pas être entendu. Que ce soit vrai ou non, nous croyons alors que ce que nous avons dit n’a pas été pris en considération. Notre premier réflexe est de répéter, mais si la répétition ne réussit pas, nous cherchons naturellement à attirer l’attention de notre interlocuteur en grossissant notre message, en l’exagérant. Notre but n’est pas de blesser, mais de forcer l’autre à nous entendre, de capter son attention. C’est un peu par accident que nos excès de langage ont alors sur l’autre un effet blessant.

Il est dommage que cette tentative de communiquer ait si souvent des résultats néfastes. Dans les relations intimes ou avec nos amis les plus précieux, nous prenons généralement la peine de renouer et de réparer la relation. Mais dans des relations moins “vitales”, comme au travail, il arrive souvent que ces situations dégénèrent en conflits permanents. La personne blessée refuse de se montrer vulnérable dans un contexte de travail et la personne qui a été excessive dans son expression se sent elle-même trop rejetée pour prendre l’initiative d’un contact réparateur. La peine devient colère puis se transforme en hostilité passive et statique.

    Lucien et Claire travaillent dans le même bureau, mais ils ne se parlent pas depuis 17 ans. Tout le monde du département le sait et personne n’oserait proposer de les mettre tous les deux dans un même groupe de travail. Plusieurs ignorent pourquoi ces personnes sont "en chicane" et celles qui le savent ne comprennent pas bien pourquoi un événement si lointain et relativement anodin peut encore avoir une telle importance.
Pourtant, il serait si facile de résoudre le problème (au moins tant qu’il est récent). Il n’est pas héroïque de prendre l’autre à part pour lui expliquer qu’on a exagéré et qu’on n’avait pas l’intention de l’insulter ou de le blesser. Il est facile d’expliquer qu’on "en a mis" parce qu’on avait l’impression de ne pas être entendu. Il serait simple de corriger nos paroles excessives en les remplaçant par celles qui correspondent vraiment à notre point de vue. Après ces explications, il est facile d’exprimer nos regrets et de nous excuser d’avoir été blessant.

Si cette mise au point est sincère et faite sans attendre trop longtemps, elle suffit généralement à effacer toute trace durable de notre "excès". Il faut cependant que notre "erreur" ne se répète pas trop souvent, car l’autre finirait, avec raison, par croire que nos regrets ne sont pas vraiment sincères.

S’il est trop difficile de faire cette rencontre rapidement, un message écrit peut être bien utile pour empêcher la situation de se détériorer. Une brève explication accompagnée d’excuses sincères peut renouer le dialogue et rendre plus facile une prochaine rencontre et la suite de la relation.

Ces blessures par exagération sont aussi faciles à prévenir; il suffit de demeurer sensible à nous et attentif aux réactions de l’autre pendant la discussion. Il est facile et tellement plus efficace de faire la correction sur le champ, dès que nous constatons que nous commençons à tomber dans l’exagération. C’est notre sentiment de ne pas être entendu qui peut le mieux nous avertir du danger, mais il y a aussi les réactions de l’autre. Si nous sommes attentifs, nous verrons probablement dans sa mimique et sa posture les indices qui nous indiqueront que nous l’avons blessé. Une correction immédiate empêchera le problème de prendre de l’ampleur. Elle permettra souvent, en plus, de renouveler le dialogue et d’enrichir la relation.

    b) la perte des indices internes
Une autre raison qui vient souvent se combiner à la précédente est la perte de nos indices internes. Un exemple fréquent est celui du souper "bien arrosé". L’alcool fait facilement disparaître nos inhibitions les plus superficielles. Il nous permet alors de poser des gestes et de prononcer des paroles qui ne correspondent pas à ce que nous faisons normalement. Parce que nos indices intérieurs ne sont plus disponibles pour nous aider à ajuster notre expression, il nous est relativement facile d’ignorer les limites que nous respectons spontanément en temps normal. (Voir "À quoi servent les émotions" à propos de l’importance cruciale des indices internes pour l’adaptation.)

L’alcool n’est pas le seul ingrédient capable de provoquer cette réaction. Plusieurs drogues dont on fait un usage "récréatif" ont un effet analogue. D’autres ingrédients plus sociaux ont parfois le même effet: l’encouragement du groupe, le regard d’une personne qu’on veut impressionner, l’attention des collègues de travail devant une discussion, sont des facteurs qui ont parfois le même effet d’encouragement à l’exagération.

Les solutions sont ici les mêmes que dans le cas précédent. Elles sont cependant plus difficiles à appliquer avec succès. La prévention est la meilleure solution, mais il faut une décision ferme, prise à l’avance, pour avoir des chances de succès. Pour ce qui est des excuses et des corrections, elles ne parviendront pas longtemps à réparer les dégâts car on doutera bientôt de notre sincérité réelle si le même problème se produit à nouveau.


2- L’expression polarisée

Parfois il arrive que notre expression soit fausse sans être exagérée. C’est le cas lorsque nous ne présentons qu’une seule dimension de notre point de vue réel. Cette polarisation nous amène à une expression incomplète qui peut être blessante pour nos interlocuteurs s’ils sont concernés par ce que nous disons.

    Jocelyn et son collègue Mathieu aiment bien discuter ensemble de tous les sujets. Ils s’estiment mutuellement et prennent plaisir au "sport de la discussion". Ils discutent avec vigueur en adoptant presque toujours des points de vue opposés. C’est comme si chacun se faisait "l’avocat du diable" pour soutenir la position inverse de celle de son copain. La plupart du temps, ils s’enflamment en cours de route et il arrive souvent qu’ils sortent de ces échanges blessés tous les deux, avec une vague déception qui les amène à se tenir loin pendant quelque temps.
Un peu comme dans le cas de l’exagération, on peut polariser notre expression parce qu’on a l’impression de ne pas avoir d’impact sur notre interlocuteur. Comme on croit qu’il ne prend pas notre point de vue nuancé assez au sérieux, on exagère l’importance d’un aspect pour le faire ressortir et on abandonne les précisions qui rendaient notre message moins "vigoureux". C’est l’équivalent de répéter ou parler plus fort lorsqu’on croit n’être pas entendu. Les explications et les solutions de la section précédente s’appliquent ici aussi.

Mais il y a d’autres cas où nous avons tendance à polariser, à simplifier notre point de vue en n’en présentant qu’un côté, en "faisant l’avocat du diable". Ce sont les situations où nous avons de la difficulté à dire ouvertement notre expérience ou notre point de vue, des sujets sur lesquels nous avons de la difficulté à porter ouvertement notre position réelle.

    Jacques trouve Monique bien brillante, mais il a toujours caché soigneusement son admiration. Il a toujours fait mine de rien, mais il constate que cette façon de faire le tient loin d’elle et rend leurs contacts inconfortables. Comme il la trouve en plus vraiment sympathique et très attirante, il est désolé de cette relation trop neutre. Il décide donc de prendre son courage à deux mains et de parler à Monique. Même s’il se sent dans ses petits souliers, il réussit à lui dire combien il la trouve séduisante et sympathique. La conversation est chaleureuse, mais il en sort inconfortable, avec l’impression que la distance entre eux est encore plus grande qu’auparavant.

    Jacques n’a pas compris que Monique travaille très fort à essayer de se faire apprécier pour son intelligence et la qualité de sa contribution à l’équipe de travail. Elle n’est pas tellement intéressée à avoir un soupirant de plus qui ne s’intéresse qu’à son corps. Elle n’a pas besoin d’un autre ami qui abusera de sa compréhension et de sa générosité.
Quel affreux malentendu! Parce qu’il trouvait difficile d’exprimer ouvertement son admiration pour l’intelligence de sa collègue, Jacques s’est raidi pour parvenir à s’exprimer. Il a diminué le risque en éliminant de son expression la partie la plus difficile mais aussi la plus importante. En évitant ce qu’il avait de plus important à exprimer, il est resté dans les zones faciles où tout le monde aborde Monique. Il a ainsi ajouté une nouvelle frustration à toutes celles qu’elle a accumulées sur ce terrain. Pourtant, elle serait tellement heureuse d’entendre la vérité qui a été cachée, surtout venant de Jacques.

La même chose se produit souvent lorsqu’on doit faire des reproches à quelqu’un dont on craint les réactions. On se durcit pour garder notre sensibilité sous contrôle et on n’exprime qu’une partie de ce qu’on aurait à dire. Résultat: l’autre est froissé ou blessé par cette expression sans nuance que rien ne vient tempérer ou rendre plus recevable. Par exemple, on se contente de faire les reproches nécessaires sans laisser la moindre place à tout ce qu’on apprécie ou à toute la difficulté de dire ces choses désagréables. L’autre n’entend que des reproches faits par une personne qui semble insensible; il sort de cette rencontre découragé, déçu, seul et probablement hostile.

Encore ici, c’est une expression plus complète et plus véridique qui est la meilleure solution. Elle peut servir à prévenir le problème; il suffit de se durcir un peu moins pour faire une expression plus authentique, plus nuancée, dont les effets négatifs sur l’autre seront considérablement réduits. Cette expression plus complète peut servir aussi à la réparation; il n’est pas si difficile de rencontrer à nouveau la personne qu’on a maltraitée en polarisant et de lui expliquer que c’est justement à cause de la peur de blesser qu’on s’est raidi pour l’aborder. Après une telle entrée en matière, il est généralement facile d’avoir un contact plus satisfaisant et plus complet qui fasse une juste place à chacune des dimensions de la situation.


3- Le point sensible

    Lucie raconte à son collègue Richard ses aventures du week-end dernier. Elle a rencontré récemment un homme qui correspond tout à fait à celui qu’elle cherche depuis toujours. Elle est emballée! Mais il a fallu expliquer à son amant qu’elle voulait rompre pour investir dans cette nouvelle relation. Malgré toute sa délicatesse, elle n’a pu éviter la scène déchirante d’adieux. Elle raconte comment il était difficile pour elle de voir son ancien amant (qu’elle apprécie toujours) passer de la tristesse à la colère et aux reproches sans comprendre son point de vue à elle.

    Lucie remarque que Richard a les yeux pleins d’eau en l’écoutant et qu’il est de plus en plus silencieux. Elle le trouve bien sensible. Comment saurait-elle pas que Richard a été brusquement abandonné il y a deux ans par son épouse qui est partie avec un artiste. Il n’en a jamais parlé à qui que ce soit au bureau et ne s’en est pas encore remis.
Quelle gaffe! Elle ne pouvait savoir, mais elle aimerait sûrement retirer ses paroles si elle savait. C’est un accident qui arrive malheureusement souvent: on fait des confidences ou on exprime des opinions devant quelqu’un et, sans le savoir, on parle de choses très douloureuses pour cette personne. On blesse par accident une personne à qui on ne veut aucun mal.

Dans son article intitulé "La source des noeuds" , Michelle Larivey explique comment chacun d’entre nous porte des zones sensibles qui ont un effet direct sur nos relations avec les autres. Que ce soit à cause d’événements relativement récents ou à cause de problèmes anciens que nous n’avons pas encore réussi à régler, nous avons tous des points sensibles où nous sommes facilement blessés. La plupart du temps, nous gardons le secret le plus complet sur ces zones vulnérables, dans l’espoir que personne ne les remarque et ne puisse s’en servir pour nous atteindre. C’est justement ce secret qui rend possibles les blessures accidentelles comme celle que Lucie a infligée sans le savoir à Richard.

Par définition, nous ne pouvons pas grand chose pour prévenir ces accidents, car nous ignorons l’existence de ces points sensibles avant de les avoir touchés. Et il n’est pas facile de réparer les dégâts lorsqu’ils sont faits; la zone sensible correspond à un problème réel qui n’est pas encore résolu. Aucune réparation ne peut annuler le problème. Alors, tout ce qui reste, lorsque nous constatons que nous avons ainsi blessé l’autre, c’est de lui exprimer nos réactions réelles: le fait qu’il s’agit d’un accident qui vient de notre ignorance, le fait que nous sommes désolés de la peine que nous avons infligée sans le vouloir, notre sympathie pour sa douleur et notre compréhension. Pourvu qu’il s’agisse de réactions sincères, elle aideront à renouer le contact et à faire de cette situation difficile une occasion d’approfondir la relation. La douleur ne sera pas diminuée, mais la relation sera probablement sauvée.

Bien sûr, il arrive aussi qu’on attaque volontairement les points sensibles d’une autre personne. Dans ces cas, c’est volontairement qu’on blesse l’autre et la solution exige de résoudre le conflit important qui nous a amené à chercher ainsi à faire mal. Que l’autre réagisse en étant peiné ou furieux n’est que normal. C’est la réaction adéquate à une attaque volontairement vicieuse. La personne qui attaque ainsi doit s’attendre à ce que l’autre "réagisse mal", même lorsque cette agression est déguisée en accident ou en inconscience.



C- L’expression qui provoque la guerre


Lorsqu’une personne est attaquée, ils est normal qu’elle se défende. Peu importe qu’on l’ait attaquée intentionnellement ou non, peu importe que nos paroles aient été mal interprétées, peu importe comment ou pourquoi on l’a fait, ce qui compte c’est que la personne se sente atteinte par une attaque, qu’elle pense avoir été la cible d’une agression.

Souvent, l’agressivité qui alimente la guerre est en réalité une lutte contre la douleur plutôt qu’une simple colère. La personne est blessée, mais ne veut pas tolérer sa vulnérabilité ou la laisser voir. Sa peine se déguise alors en colère plus ou moins indirecte. Peu importe qu’elle ait tort ou raison de le croire, ce qui compte, c’est que cette personne estime être victime d’une agression.

Je considérerai donc, dans cette partie, qu’une agression a eu lieu et, par conséquent, qu’il est normal que la réaction prenne la forme de représailles. Il s’agit de décider d’une façon d’agir en fonction du genre de réaction. Je prend également pour acquis que nous ne voulons pas poursuivre la guerre. Si c’était le cas, les façons de faire présentées ici seraient tout à fait inappropriées et inefficaces.


1- La contre-attaque

Parler de contre-attaque, ça implique qu’une personne a été attaquée et qu’elle réagit elle-même par une autre attaque. Que l’attaque initiale soit réelle ou non, du point de vue de l’attaquant, est sans grande importance. Elle l’est du point de vue de la personne qui contre-attaque. Pourtant, la façon de résoudre le problème repose sur cette distinction: l’attaque était- elle volontaire ou accidentelle?

    Paul est furieux contre Gilles parce que ce dernier l’a fait mal paraître devant la nouvelle collègue qu’il espérait séduire. Deux jours plus tard, il souligne devant toute l’équipe que Gilles n’a pas respecté ses échéances et qu’il retarde tout le projet. Gilles ne comprend pas pourquoi Paul insiste tant. Il est bien tenté de lui trouver des défauts à mentionner en présence du patron.
Si Gilles a volontairement mis Paul dans l’embarras devant la nouvelle (par exemple parce que lui aussi voulait la séduire), il aurait intérêt à clarifier la situation avant qu’elle ne dégénère en guerre malsaine. Il pourrait, par exemple, reconnaître qu’il a agi ainsi dans l’espoir de se mettre lui-même en valeur et dire clairement ses intentions à propos de la nouvelle. Ceci pourra permettre de reconnaître qu’il méritait des représailles et de s’entendre avec Paul sur une façon adéquate de rivaliser pour les beaux yeux de la nouvelle. Il s’agit, en somme, de reconnaître qu’on a attaqué l’autre et d’apporter les précisions nécessaires pour éviter que la guerre ne devienne vraiment dangereuse.

Par contre, si Gilles considère qu’il a simplement fait un faux pas, il aurait intérêt à se mettre à l’écoute de l’expression de colère (ou de blessure) de son collègue. En s’efforçant ainsi de favoriser et de recevoir l’expression réelle de Paul à propos de l’événement qui l’a atteint, il permet que cette situation soit "complétée" (voir "La source des noeuds" à ce sujet) et que le problème soit réglé.

S’il y tient encore, il restera toujours du temps plus tard pour dire à Paul qu’il ne l’a pas fait exprès. Mais au départ, ces protestations d’innocence n’ont aucune utilité car elles sont des obstacles pour Paul; il a subi une attaque réelle (à ses yeux) et est mu par une juste indignation. Pour assurer la vitalité de la relation, il vaut mieux favoriser avant out l’expression des réactions émotives et diminuer l’énergie consacrée aux explications et aux justifications.


2- La guérilla psychologique

Les situations où l’autre contre-attaque ouvertement sont les plus faciles à résoudre. Les aspects importants de la situation sont en effet assez clairs pour qu’on puisse y réagir et en tenir compte. La situation est plus difficile lorsque la contre-attaque prend une forme plus passive ou plus indirecte.

J’inclus dans les tactiques interpersonnelles de guérilla psychologique deux genres de comportements: (a) les blâmes plus ou moins indirects (incluant toutes les formes de bouderie) d’une part et (b) les utilisations du mépris (et de ses variantes comme le ridicule et l’ironie) d’autre part. Les deux méthodes ont un point important en commun: il s’agit de réactions à une attaque (réellement ressentie) par une personne qui se croit incapable de gagner dans un combat direct. Elles laissent donc entrevoir à la fois une blessure contre laquelle on réagit et une peur qu’on dissimule.

    Depuis la dernière réunion, Louise ne manque pas une chance de ridiculiser le travail de Normand. Elle affiche clairement son mépris pour tout ce qu’il fait et tout ce qu’il dit. Celui-ci se demande comment mettre fin à ce stratagème désagréable. Jusqu’à maintenant, il s’entendait bien avec Louise mais maintenant il l’évite et ne trouve plus de temps pour travailler sur les projets où elle est impliquée.
On peut deviner que quelque chose d’important s’est passé lors de la réunion précédente. Même si Normand ignore quoi, il est certain que Louise en est vivement consciente et qu’elle en souffre encore, en secret.

Si Normand veut résoudre le problème, il devra comprendre les motifs qui sont à l’origine du nouveau comportement de Louise: ce qui l’a atteinte. En trouvant le courage (il en faudra) de la rencontrer malgré l’attitude méprisante qu’elle affiche, en prenant soin de bien comprendre à quelle attaque elle réagit, il deviendra possible de recevoir ses vraies réactions et d’apporter les correctifs nécessaires à la situation.

Le fait de savoir que ces tactiques (le mépris) reposent sur une blessure l’aidera à adopter un point de vue compréhensif. Le fait de savoir qu’elles expriment aussi une crainte lui permettra de trouver un peu plus facilement le courage de provoquer une rencontre pour tirer la situation au clair.

Mais si Louise avait plutôt adopté la tactique de la bouderie ou du blâme plus ou moins silencieux, la tâche de Normand serait un peu plus complexe. Il lui faudrait encore, pour résoudre le problème, provoquer une rencontre avec elle. Mais cette fois, sa tâche serait de combiner deux positions un peu opposées. Il faudrait avant tout reconnaître que Louise a été blessée mais également refuser de céder au chantage de l’agression passive. Il faudrait donc obtenir de Louise qu’elle dise clairement ses griefs au lieu de demeurer boudeuse. Une fois cette expression amorcée, il serait important d’adopter une attitude compréhensive et de reconnaître clairement qu’elle est réellement atteinte ou blessée.


3- La rupture

    C’est vraiment dommage que Gilles l’ait pris aussi mal. Depuis que Sylvie lui a dit ce qu’elle pensait de son attitude devant les clients, il l’évite systématiquement. Il fait semblant qu’elle n’existe pas. Ils ne se sont pas adressé la parole depuis deux semaines. Pourtant, ils s’entendaient bien et ils avaient du plaisir à travailler ensemble.
La personne qui répond ainsi à l’agression par la rupture adopte une position passive par rapport à son agressivité. Elle n’investit aucun effort dans l’expression de sa colère et se contente d’éviter le contact. Ce choix repose sur une crainte: cette personne ne croit pas être capable de résoudre le conflit par une confrontation directe. Elle choisit donc une stratégie moins vulnérable: la fuite (plus ou moins déguisée en rejet).

Il arrive que cette façon de réagir soit une tactique pour obtenir que l’autre fasse les premiers pas. La personne qui fuit espère alors que l’autre tienne suffisamment à la relation pour retirer ses paroles blessantes, s’excuser, "marcher sur son orgueil". Dans ce cas, il s’agit d’une fausse rupture qui est, en réalité, l’équivalent d’une bouderie. Les solutions appropriées sont alors celles qui d’appliquent à la bouderie et que nous avons vues ci-dessus.

Mais il arrive aussi que la personne soit vraiment prête à renoncer à la relation. Sa blessure est trop grave pour être acceptable et sa capacité de confronter trop faible pour être suffisante. Il ne reste alors que la fuite qui, c’est ce qu’elle espère, la mettra à l’abri de nouvelles blessures du genre. Cette personne préfère renoncer à la relation plutôt que de risquer cette vulnérabilité.

Dans ce cas, l’autre personne a également un choix à faire. Il est important qu’elle se demande si elle tient vraiment à cette relation, quels besoins cette dernière vient-elle satisfaire. Elle peut être tentée de répondre automatiquement dans une escalade de l’indifférence ou du rejet, mais c’est la solution la plus nuisible qui soit. Il faut qu’elle fasse son propre choix, à partir de ses propres besoins et des satisfactions qu’elle croit pouvoir tirer éventuellement de cette relation.

À partir de son propre choix, elle pourra accepter simplement la rupture proposée par l’autre ou, au contraire, provoquer une rencontre directe dans le but de résoudre le problème. Il s’agira alors de proposer une franche explication sur ce qui s’est passé et un partage ouvert des réactions de chacun des partenaires. Il ne s’agit pas de décider qui est responsable ou coupable, mais de bien comprendre de part et d’autre ce qui s’est réellement passé chez chacun. Une expression réussie de ces réactions permettra aux deux personnes d’obtenir un soulagement immédiat et de renouer le contact sur des bases plus solides qu’auparavant.



D- Conclusion


De tout ceci, il faut surtout retenir que l’expression de nos émotions n’est pas un aboutissement ou un point final, mais un début. Oser communiquer à un collègue des réactions émotives qui nous habitent, c’est amorcer un dialogue qui devrait se poursuivre en s’approfondissant. Les réactions positives et négatives de l’autre font partie de ce cheminement dans la communication; ce sont elles qui fournissent l’énergie vitale nécessaire pour alimenter le développement et l’approfondissement de la relation.

Il faut également retenir qu’une expression réussie, que ce soit au début ou en cours de route, permet à notre vécu émotif de se modifier, d’évoluer. Ce changement par l’expression assumée est au coeur du développement personnel et du développement de nos relations avec les autres. Sans lui, toute relation se transforme peu à peu en un ensemble de gestes stéréotypés qu’on répète alors qu’ils n’ont plus de signification. On respecte alors toutes les règles de bienséance et on échange tous les clichés sociaux, mais il n’y a plus de contact réel. Tout comme les organismes vivants, une relation doit constamment se développer pour ne pas se détériorer. (Voir "Les chemins de la croissance" à ce sujet.)

Enfin, je tiens à souligner que les explications qui sont données ici pour un contexte de travail ne se limitent pas à cette partie de notre vie. Elles s’appliquent aussi bien aux autres relations non-intimes que nous avons (voisins, connaissances, partenaires dans des activités de loisir). Bien plus encore, les mêmes principes peuvent s’appliquer aux relations intimes (famille, conjoint, amis).

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